Entretien avec Dr Daniel Etounga Manguelle, version française maintenant disponible

Nous avons rencontré avec l’un de nos auteurs, Dr Daniel Etounga-Manguelle, pour lui poser des questions sur son processus d’écriture, ses sources d’inspiration, et ses théories sur l’interaction entre le culture et l’économie.  

Salut Daniel. Dans votre livre « Vers une société responsable, le cas de l’Afrique », vous avez souhaité rendre responsables les diverses autorités qui gèrent les institutions publiques, mais également dites-vous, les acteurs sociaux individuels qui devraient chacun à son niveau, être responsables des actes qu’ils posent. Pourriez- vous élaborer davantage là –dessus ? Et quels sont les bénéfices que vous en attendez pour la société ?

Dans toutes les sociétés organisées, le monopole de la violence est donné aux autorités étatiques qui doivent en revanche garantir la sécurité des administrés. Mais bien évidemment, ces autorités qui doivent répondre de leurs actes, ne sont pas des anges tombés du ciel ! Ce sont des citoyens élus qui exercent leur pouvoir au nom d’un peuple souverain. Pour que la société fonctionne sans à-coups, en veillant à l’intégrité du « bien commun », la responsabilité des actes commis par tout un chacun doit être étendue à tous les acteurs sociaux. La population doit donc être éduquée à cette fin, pour quelle associe systématiquement l’existence de droits et de devoirs vis-à-vis de sa société. La société civile africaine n’émergera pas sans de profonds changements de comportements individuels des Africains qui doivent d’abord avoir davantage confiance en eux-mêmes, puis entre eux et vis-à-vis des étrangers, pour qui ils cultivent souvent des complexes d’infériorité du fait de la colonisation. Le progrès de nos communautés est à ce prix.

 

Vous avez dit, en conclusion de votre ouvrage : ”L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? » Qu’on devrait faire d’avantage encore  qu’arrêter un programme, d’ajustement car selon vous, ce dont l’Afrique a réellement besoin c’est d’une révolution ! Pourriez-vous nous en donner plus de détails ?

Bien évidemment ! En fait dans l’ouvrage publié il y a trente et un an, j’affirmais clairement que quatre révolutions étaient à conduire, respectivement  dans les  domaines de l’éducation, de la politique, de l’économie et de l’organisation sociale. Ces domaines sont encore aujourd’hui ceux là même qui interpellent la conscience de nos politiques. Au Cameroun mon pays, par exemple, la carence des infrastructures éducatives est telle que dans des zones reculées les enfants parcourent encore de grandes distances, et s’asseyent sur des amas de cailloux à ciel ouvert, pour recevoir un enseignement primaire supposé être gratuit qui ne mène nulle part. Aucun accent n’est mis sur l’enseignement technique, dans un pays où une large majorité de la population n’a accès ni à l’eau potable ni à l’électricité, ni aux soins de santé primaires. Vous savez certainement ce qu’il est advenu au plan politique, de la gestion de notre diversité culturelle et linguistique depuis 2016, date depuis laquelle le pays est plongé dans une crise sociopolitique sans précédent ; pour ne rien dire de la quasi-faillite de l’Etat à nouveau placé sous les fourches caudines du FMI en raison d’une mal-gouvernance avérée. Le Cameroun, aujourd’hui menacé de chaos, attend un changement et retient son souffle face au gouffre financier, économique et politique qui semble chaque jour s’élargir davantage sous ses pieds. Il est devenu urgent pour les pays africains d’étendre la pluralité de leurs cultures au domaine politique, en cultivant la tolérance et en donnant la primauté à la rigueur et au mérite. L’intégration régionale doit désormais prévaloir en battant en brèche un nationalisme sans nation qui est devenu totalement contre productif, à un moment historique où les approches et stratégies régionales prédominent partout ailleurs dans le vaste monde.

Selon vous, la culture est-elle un facteur déterminant du niveau de développement économique d’un pays ?

Je pense qu’il est aujourd’hui définitivement établi que la culture – qui est fort heureusement modifiable à plus ou moins long terme –est un facteur déterminant du niveau de développement économique des différents pays ! Ce qui n’est pas surprenant en soi, car comme je l’ai démontré  dans mon ouvrage, « la culture est la mère et les institutions sont ses enfants ». C’est ce qui fait que nous Africains, ne pourrons nous doter d’institutions viables, justes et pérennes pour notre développement économique et social que lorsque nous aurons apporté de notables inflexions à notre culture, c’est-à-dire à nos manières d’être et d’agir au plan individuel autant que collectif.

Quelle est votre position dans le débat concernant le relativisme culturel, s’agissant du fait que l’on ne peut par exemple juger des performances d’une culture donnée, sur la base de critères définis pour d’autres cultures ?

Pour moi, il s’agit là d’un véritable dilemme car, si par principe toutes les cultures humaines se valent et sont respectables, il n’est pas moins vrai qu’au niveau de leur efficience économique et technologique, elles ne contribuent pas toutes au même niveau dans la production de ce que j’ai nommé « bonheur public », dans l’un de mes autres ouvrages intitulé : « Discours sur le bonheur, propos sur l’insatiable quête de bien-être des humains”. Par conséquent, il est loisible à tout un chacun d’observer en toute objectivité que le niveau de bonheur public offert par notre culture n’est pas du tout comparable à celui de beaucoup d’autres. Le problème se complique davantage au demeurant, parce qu’aujourd’hui, avec les communications qui existent, nous vivons dans un village planétaire de sorte que les uns voient les performances des autres ; surtout dans un contexte où certains – comme nous autres africains, sommes en permanence dans la posture de demandeurs d’assistance auprès de la communauté internationale, alors même que nous sommes assis sur d’importants gisements de ressources naturelles qui sont soit inexploitées, soit le sont au bénéfice exclusif d’investisseurs étrangers.

Merci Daniel – c’est génial de parler de ses choses avec un tel expert. Nous voulons maintenant vous poser quelques questions sur votre processus d’écriture, si cela vous convient. En premier lieu, dans l’acte de l’écriture quel est l’aspect qui vous procure davantage de plaisir ?

Pour moi, l’écriture est un accouchement ! Du coup, en tant que mâle, il m’est difficile de faire la part des choses. En réalité après tant d’années, je suis toujours aussi curieux du processus de création littéraire dans son ensemble. D’où nous vient ce désir d’expression de soi ? Pourquoi ressentons-nous l’envie d’écrire au lieu de vouloir chanter comme les oiseaux ? Et lorsque vous décidez d’écrire, pourquoi tel ou tel autre sujet s’impose-t-il à vous ? Comment fait-on pour vaincre l’angoisse de la feuille blanche ? Tout ce mystère est probablement la chose qui m’intrigue et m’enchante le plus. Car, au bout du compte, après des mois voire des années, lorsque l’ouvrage signé de mon nom est posé sur la table, je ne sais toujours pas d’où il sort !

Quelle est pour vous, la partie la plus difficile du processus de création littéraire ?

Un écrivain est avant tout je crois, un genre de metteur en scène. C’est lui qui décide où commence et où s’arrête l’action, et quel en sera le contenu. Pour moi, ce sont ces trois étapes décisives qui sont les plus compliquées à gérer.

Votre mode fonctionnement a-t-il été le même pour l’écriture de tous vos ouvrages ou bien l’avez-vous parfois changé ?

Il a énormément évolué, car au début j’écrivais à la main avec mon stylo et ensuite une secrétaire devait saisir mon texte. Donc la première difficulté était de m’efforcer à écrire lisiblement. Ensuite il s’instaurait de fait une limite presque physique au processus de création littéraire dans la mesure où je ne pouvais retravailler qu’un texte saisi, cette action supposant un certain délai d’attente. Depuis cinq ans, j’ai acquis en la matière une certaine autonomie, puisque je saisis désormais moi-même mon texte sur ordinateur ; ce qui me donne la latitude de le revoir instantanément, au gré de mon inspiration. Je suis ainsi mieux à même, avec joie, de suivre le précepte de tout écrivain véritable, à savoir : « remettre son ouvrage cent fois sur le métier » !

Quel jugement portez-vous sur le fonctionnement de l’industrie du livre au Royaume –Uni ? Quelle amélioration aimeriez-vous y voir apporter ?

C’est une question à laquelle je ne puis répondre véritablement, car je n’ai  aucune expérience de travail par le passé avec l’industrie britannique du livre. Je viens par bonheur de signer un contrat de publication d’une contribution à un Manuel collectif édité par notre illustre compatriote Célestin Monga, enseignant de l’Université Harvard (de Boston Etats-Unis), sur l’Economie du Cameroun, pour le compte de « Oxford University Press. » Et je dois reconnaître que j’ai été très agréablement surpris par le professionnalisme de cette dernière institution. Avant cela, j’ai publié deux livres aux Editions françaises l’Harmattan, dont le réseau de distribution des livres en Afrique francophone n’est hélas pas des meilleurs. Je dois dire que dans notre région, nous restons hélas totalement dépendants de l’industrie française du livre, autant pour l’édition que pour la promotion de nos œuvres littéraires, dont la reconnaissance dépend encore soixante ans après nos indépendances formelles, de l’appréciation de cercles littéraires parisiens dont nous attendons tous les lauriers. Lesquels, plus d’un siècle après l’écrivain Guyanais René Maran, viennent d’honorer du Prix Goncourt, le jeune auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr ; en espérant que le nouveau siècle qui commence sera mis à profit par les Africains pour créer enfin une industrie autonome à la mesure de leurs très nombreux écrivains talentueux.

De tous les livres que vous avez écrits, lequel a votre préférence ?

Voici une question bien difficile car, comme tout bon père de famille, j’aime tous mes enfants..! Mais s’il me fallait en choisir cinq par exemple, la chose serait plus facile  parce que, cinq titres véhiculent je pense les valeurs que je souhaiterai que mes lecteurs africains partagent- c’est pour eux que j’écris prioritairement- Je vous citerais alors :

  • Un roman intitulé : “ Comme c’est beau la nuit une mer déchainée” publié par les Editions Clé, Yaoundé (2013), qui au travers de la description des turpitudes d’un micro –Etat invite les Africains à s’unir pour être plus forts;
  • Quatre Essais, ensuite, dont deux que vous avez retenu vous-mêmes, à savoir : « L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel », et “Vers une société responsable, le cas de l’Afrique). Et deux autres titres: “Eloge de la dissidence, propos sur la métaphysique du progrès” Editions Clé Yaoundé (2013), puis le dernier, « La politique est-elle une science ? » Editions Cerap, Abidjan, Côte d’Ivoire (2020), qui  souligne la nécessité pour les Africains de se doter de systèmes politiques consensuels, adossés à une science politique dont ils seraient les inventeurs. 

Quelles sont les croyances ou les pratiques qui auront été les plus mises à mal par vos écrits ?

Je pense que le combat contre le fatalisme des Africains et tout ce qui s’y rattache est la principale ligne de force de ma modeste production littéraire. Car à mon avis notre « soumission totale à l’ordre divin » est certainement le trait culturel qui constitue notre plus lourd handicap. Ce à quoi s’ajoute la désunion de nos peuples qui fait de l’Afrique un géant aux pieds d’argile, et explique notre faiblesse légendaire, alors que nous avons tout ce qu’il faut pour être les Maîtres du monde ! Voilà pourquoi je m’efforce de suivre les pas du Président Kwamé Nkrumah, le prophète, qui n’a pas eu de cesse de prôner l’Unité de l’Afrique, pour que celle-ci ait enfin les moyens de son indépendance.

Que préférez-vous écrire, des romans ou des essais ?

Cela dépend du thème traité ! Le roman, par le biais de sa prétendue légèreté,  peut permettre de faire réfléchir le lecteur sur des sujets de la plus haute importance. Alors qu’un essai s’écrit, lui, comme une véritable plaidoirie d’avocat face à un tribunal pour la défense d’une cause à laquelle on croit. J’aime varier ces deux genres selon la gravité du climat intérieur que m’inspire le thème.

Quelle importance accordez-vous aux prestations de l’Editeur ?

Je n’ai pas jusqu’ici pu en juger véritablement, dans la mesure où, les éditeurs en majorité francophones  avec lesquels j’ai travaillé jusqu’à présent,  ont tous plutôt choisi de ne faire que des suggestions de forme, en vue de la révision de telle ou telle partie de l’ouvrage en production, sans s’investir davantage. Mais ma brève expérience avec les éditeurs anglo-saxons notamment aux USA montre l’importance du travail de l’éditeur qui fait parfois toute la différence, notamment pour des ouvrages de haute facture scientifique. Je reste donc très ouvert en la matière.

Y a-t-il d’autres écrivains qui vous inspirent ?

Oui bien sûr ! Tous les autres écrivains que je lis m’inspirent ! Et Dieu sait, si j’adore lire en découvrir de nouveaux. Mais si vous faites référence à ma propre écriture, je crains hélas, que l’influence du style des grands auteurs sur ma propre production ne soit que très marginale. Car je ne me réclame d’aucun mentor ! Dans mes rêves les plus fous, j’aimerais pouvoir être inspiré par l’immense romancier colombien Gabriel Garcia-Marquez, auquel j’ai emprunté la moitié du titre de mon premier essai : « Cent ans d’aliénation”» J’aimerai avoir le talent de l’écrivain algérien Yasmine Khadra, la profondeur d’analyse et la beauté sauvage de l’écriture de Leonora Miano ; l’émerveillement  et le talent de conteur de l’américaine Toni Morrison, de l’Egyptien Naguib Mahfouz, ou du Kenyan Ngugui wa Thiongo. Mais il ne s’agit là hélas que rêves fous, même s’ils sont merveilleux à vivre.

Quels conseils donneriez-vous à des écrivains en herbe ?

L’écriture est un acte tellement personnel qu’il est difficile de donner des recettes toutes faites à un aspirant. Chaque auteur est censé livrer ce qu’il a d’unique en lui, et qui est le reflet de son âme. C’est pourquoi la littérature mondiale est polyphonique et si diversifiée. Je pense, comme cela se vérifie pour la musique, que I’ inspiration littéraire est une parcelle de notre âme qui est l’unique siège des nombreux talents dont la nature a doté chacun de nous. C’est donc à cette porte qu’il faut constamment frapper.

Quel est votre livre préféré ?

Je lis actuellement « La plus secrète mémoire des hommes » , le roman du très talentueux et jeune écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, dernier lauréat du Prix Goncourt français, dont j’ai fait mention plus haut. Bien que ma lecture ne soit pas encore achevée, j’ai le sentiment de tenir entre mes mains un livre qui constituera probablement pour l’histoire, l’une des pierres angulaires de la littérature africaine voire mondiale. C’est vous dire que cet ouvrage est déjà entré dans mon panthéon personnel. Dans ce panthéon, il y a également un classique de notre littérature : « Quand saigne le palmier »  de Charly-Gabriel Mbock, un ouvrage  qui vient du reste d’être traduit par l’auteur en langue Bassa, ce qui est une prouesse remarquable qu’il convient de saluer. Car sans le soutien d’une littérature écrite dans nos langues nationales, ces dernières sont condamnées à périr. Je citerai aussi « La saison de l’ombre »  de notre sœur Leonora Miano dont le talent est unanimement salué de par le monde. Croyez-moi, il m’est impossible de tous les citer.

Ecoutez-vous de la musique en écrivant et si oui, qu’écoutez-vous ?

Non pas du tout! J’écoute beaucoup de musique, mais pas en écrivant. Je reconnais cependant que des musiques se révèlent souvent être d’excellents  supports d’actions romanesques, comme elles le sont pour la filmographie de certains grands cinéastes. Ainsi, dans mon roman « Maîgida, ou le chasseur d’illusions » dont l’intrigue se déroule au Togo, le héros promoteur d’un coup d’Etat, chante à tue-tête le refrain de « Je marche seul », un refrain de l’une des chansons de Jean-Jacques Goldman, un auteur-compositeur français que j’aime beaucoup. En réalité, on pourrait associer à chacune de mes fictions des « playlist », qu’elles soient musicales ou tout simplement poétiques ; car la musique est inséparable de la vie.

Comment gérez-vous la procrastination ?

Pour tout créateur, la tendance à remettre ce qu’on doit faire au lendemain est un danger permanent. Dans mon livre « L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ? » Je rappelle quelque part que « L’Africain travaille pour vivre mais ne vit pas pour travailler, parce qu’il fait montre d’une propension à festoyer qui peut faire croire que nos sociétés se structurent en réalité autour de la fête ». Ce jugement peut paraître sévère, mais il comporte sans doute une part de vérité ! Car, en milieu traditionnel africain, il n’est pas toujours bien vu de s’isoler pour « soi-disant » écrire ! Dieu merci cette mentalité est entrain de changer. Pour mon cas personnel, ayant vécu de nombreuses années hors de mon pays d’origine, j’ai toujours pu gérer mon temps en toute liberté, en m’imposant mes propres contraintes de délais, du fait de mes autres activités professionnelles.

Quel enseignement principal tirez-vous de votre carrière d’écrivain ?

Je pense qu’écrire m’a surtout appris l’humilité. Parce que d’abord l’écriture n’est pas vraiment entrée dans nos mœurs, encore moins les exigences d’une industrie du livre  qui fonctionne comme toute autre activité économique génératrice de revenus. Vivre de sa production littéraire reste donc encore un objectif très lointain pour les écrivains africains, compte tenu du nombre de lecteurs prêts à acheter des ouvrages publiés. Chez nous beaucoup de gens pensent encore qu’un auteur n’écrit des livres que pour les offrir gracieusement à ses parents et amis.  Il importe donc aux autorités étatiques, à travers la multiplication de bibliothèques tant scolaires que populaires, de créer les conditions de développement d’une industrie du livre qui soit viable  et favorise l’éclosion d’un lectorat africain assoiffé de culture.

Comment célébrez-vous la parution d’un nouveau livre ?

Ha ha ha! Rien de bien spécial.  Je me contente de remercier le ciel pour m’avoir permis d’achever une tâche que je m’étais assignée ! Car, à l’instar de nos ancêtres, les anciens égyptiens, je suis conscient qu’à tout moment le voyage peut être interrompu! Et il me déplairait beaucoup de laisser sur ma table, un travail non-achevé.

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